L’apprentissage en ligne

L'apprentissage en ligne est-il conçu pour les étudiants – ou pour les budgets?

Le nombre d'étudiants dans les collèges publics de l'Ontario a presque doublé depuis 1989. À cause du sous-financement gouvernemental, le nombre de membres du personnel scolaire n'a malheureusement pas suivi le même rythme. Cela a obligé les collèges à chercher de nouvelles façons de maximiser leur budget en éduquant davantage d'étudiants avec moins de membres du personnel scolaire.

Avec l’apprentissage en ligne, les collèges ont trouvé un expédient à leurs problèmes budgétaires. Qu'ils s’agissent des cours en ligne offerts par OntarioLearn, eCampusOntario ou des cours hybrides en constante augmentation, où une partie des heures d’enseignement en classe est remplacée par un enseignement en ligne, les étudiants se retrouvent de plus en plus souvent devant un écran au lieu d’être dans une salle de classe.

Lorsqu’on pense aux 50 dernières années et aux 50 prochaines années des collèges de l'Ontario, on s’aperçoit que le recours approprié à la technologie sera un point crucial au cœur de la discussion. Après tout, l'apprentissage en ligne – utilisé correctement – peut être un moyen d'accroître l'accès à l'éducation et d’améliorer l'apprentissage des étudiants grâce à des classes virtuelles, animées et dynamiques. Le manque de contrôle du personnel scolaire sur le contenu de ces cours à certains collèges, ainsi que les décisions prises pour répondre aux impératifs budgétaires, soulèvent cependant d'importantes préoccupations sur le véritable objectif. La question est de savoir si l’objectif de cette montée en flèche de l'apprentissage en ligne est d’assurer l'éducation des étudiants ou d’équilibrer les budgets.

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L’apprentissage en ligne se répand à un rythme effréné dans les collèges de l'Ontario

Le nombre d’étudiants ne cesse d’augmenter dans le réseau collégial de l'Ontario au même titre que les tensions sur les coûts qui sont exercées par l'insuffisance du financement gouvernemental dans le réseau. En 1989, les collèges publics de l’Ontario comptaient environ 120 000 étudiants à temps plein (ÉTP). En 2016, ce nombre est passé à 226 000 ÉTP. Dans le même temps, la part du financement gouvernemental a baissé – les subventions pour l'enseignement postsecondaire ne représentent aujourd’hui que 37 pour cent des revenus du collège – bien en-deçà des 75 pour cent qui étaient alloués par le gouvernement au moment de la création des collèges.

En plus d’obliger les collèges à s'engager dans des projets risqués afin de générer des sources de revenus supplémentaires, ces pressions financières les poussent également à adopter des mesures qui leur permettront de réduire les coûts. La généralisation de l’apprentissage en ligne constitue l'un des exemples les plus criants de ce contexte éducatif.

eCampusOntario propose désormais en ligne plus de 500 programmes – et plus de 12 000 cours. Une sorte de 25e collège fantôme, composé en grande partie de membres du personnel scolaire contractuels et sous-payés, qui sont débordés de travail.

Ce collège fantôme n’est pas le seul à être entré dans la danse. Dans les programmes traditionnels qui sont enseignés sur les campus de nombreux collèges, les étudiants se retrouvent contraints à suivre obligatoirement des cours en ligne. Ceux qui sont assez chanceux pour suivre les cours dont ils ont besoin sur le campus découvrent alors que certaines heures de leur cours en salle de classe sont remplacées par un auto-apprentissage en ligne dans un soi-disant cours hybride.

Et les étudiants qui réussissent à trouver un cours en salle de classe sont également touchés. Dans leurs efforts de réduction des coûts en personnel, les collèges offrent de plus en plus de « cours prêts à l’emploi » qu’ils ont achetés à des sociétés d'édition qui en ont élaboré le contenu, ce qui laisse au personnel scolaire très peu de contrôle sur le contenu éducatif.

La bonne manière (et la mauvaise manière) d'utiliser la technologie pour améliorer l'apprentissage

La technologie elle-même n'est pas le problème. En fait, utilisés de manière appropriée, la technologie et l'apprentissage en ligne permettent d’offrir de nouvelles méthodes d'apprentissage, d’améliorer les résultats scolaires et d’élargir l'accès à l'éducation postsecondaire à un plus grand nombre d'étudiants. Mais un examen plus attentif de la situation actuelle dans les collèges de l'Ontario soulève des préoccupations au sujet de la qualité des cours en ligne et de l'accessibilité de l’auto-apprentissage en ligne.

Quel est le problème avec l'approche actuelle?

Dans nombre de collèges, la manière dont l'apprentissage en ligne est mis en œuvre crée une situation où le personnel scolaire est moins impliqué dans la conception des cours et, en conséquence, perd le contrôle sur leur contenu éducatif. Quand on n'implique pas le personnel scolaire à la création du contenu éducatif ou qu’on lui donne des « cours prêts à l’emploi » impossibles à modifiés pour les adapter aux nouvelles mutations ou pour répondre aux besoins de certaines classes, ce sont les étudiants qui en pâtissent.

Cette situation est en outre aggravée par le fait que ces « cours prêts à l’emploi » sont enseignés par un personnel scolaire contractuel qui, pour des raisons d’économies budgétaires, n’est pas rémunéré adéquatement pour le temps qu’il consacre à la préparation des cours. Dans certains cas, ce personnel scolaire en est réduit à inoculer le contenu d’un « cours prêt à l’emploi » qui a été élaboré par une société d'édition.

Même lorsque les cours sont enseignés de manière hybride plutôt qu'entièrement en ligne, on constate que certains étudiants rencontrent beaucoup de difficultés avec l'auto-apprentissage. Certes, des étudiants réussissent, mais cela soulève de sérieuses questions quant à savoir si ces étudiants, qui passent de plus en plus de temps à apprendre sans aucun membre du personnel scolaire assigné, acquièrent vraiment le savoir dont ils ont besoin dans ces cours où l'auto-apprentissage en ligne remplace l’enseignement en classe.

Une meilleure approche – tirer parti de l'expertise du personnel scolaire

Il y a une meilleure façon d'utiliser la technologie pour améliorer les résultats scolaires; au lieu d'ignorer l'expertise des membres du personnel scolaire, cette approche en tire parti.

Les membres du personnel scolaire doivent pouvoir participer à la conception des cours qu'ils enseignent et être impliqués dans les décisions liées à la prestation des cours qu'ils conçoivent. Pour ce faire, le contenu en ligne devrait être conçu d'une manière qui renforce, au lieu de la réduire, la capacité du personnel scolaire à adapter ces cours à l'évolution du monde actuel. Cela exige davantage d'investissement, à la fois en temps et en ressources, que de simplement proposer un contenu qui est copié sur des cours traditionnels ou d’acheter des « cours prêts à l’emploi » à des sociétés d’édition. Un tel investissement est rentable non seulement pour la qualité des cours, mais aussi pour la réussite des étudiants.

Lorsque la technologie est utilisée correctement, les étudiants obtiennent le meilleur des deux mondes. Ils ont accès à un contenu éducatif actuel et dynamique, qui leur est enseigné par les experts du sujet qu’ils étudient, tout en vivant une expérience d'apprentissage intéressante et accessible grâce à un usage approprié de la technologie.

Un personnel scolaire mis à rude épreuve

Le modèle actuel est meilleur marché pour les collèges, mais il donne plus de travail au personnel scolaire

Dispenser des cours entièrement en ligne ou avec des heures d'auto-apprentissage en ligne s’avère peut-être moins coûteux pour le collège, mais cela engendre, contrairement à ce que l’on pense souvent, une surcharge de travail. À l’évidence, la généralisation de l'apprentissage en ligne s’est traduite par une aggravation de la charge de travail pour les membres du personnel scolaire.

La réalité est que les cours conçus pour être enseignés dans une salle de classe, en face à face, ne sont pas forcément adaptés à l’apprentissage en ligne. La formule actuellement utilisée pour attribuer la charge de travail, qui se fonde sur l'enseignement conventionnel en salle de classe, ne tient pas compte du temps nécessaire, qui est loin d’être négligeable, pour développer et instaurer un environnement d'apprentissage stimulant à un groupe d'étudiants disparates.

Le temps nécessaire qu’il faut pour répondre à plusieurs dizaines de courriels individuels peut être multiplié plusieurs fois comparé au temps qu’il faut pour accomplir une chose aussi simple que de répondre aux questions des étudiants en classe.

Pour que l'apprentissage en ligne soit un succès, on doit reconnaître et compenser adéquatement le temps que les membres du personnel scolaire consacrent à l'élaboration, au développement et à la prestation des cours en ligne. Cet investissement initial permettra non seulement d'assurer la qualité du contenu des cours à long terme, mais également de veiller à ce que les étudiants reçoivent le soutien dont ils ont besoin de la part des experts en la matière.

Ce qu’en pensent les étudiants?

Bien que les collèges élargissent de façon considérable l’offre de cours en ligne et hybrides, une étude récente montre que les étudiants sont moins enclins à apprendre en ligne, du moins dans la forme actuelle. Lors d’un récent sondage, plus de 82 pour cent des étudiants en administration du Collège Mohawk ont déclaré ne pas avoir aimé que l’on remplace les cours en classe face à face par des vidéos.

82 % des étudiants en administration n’ont pas aimé que l’on remplace les cours face à face par des vidéos.

Ils n’ont pas critiqué la qualité technique des vidéos. Alors que la plupart d’entre eux ont déclaré que la qualité technique des vidéos était acceptable, près des deux tiers (60 pour cent) ont estimé que le contenu éducatif des vidéos était médiocre. Les étudiants s’inquiètent également de l’appauvrissement de la relation qu’ils ont avec leurs professeurs – une relation à laquelle ils attachent de l'importance et qu'ils considèrent comme primordiale pour leur réussite future.

« Une de mes professeurs m’a contacté via LinkedIn après l’obtention de mon diplôme et, la semaine dernière, le coordonnateur du programme m’a appelé pour me proposer une offre d’emploi. »
– Un étudiant récemment diplômé

Les conclusions et les déclarations des étudiants du Collège Mohawk montrent que les étudiants savent qu’un cours en ligne ne peut pas, à lui seul, remplacer tout le savoir que leur apporte un professeur dans une salle de classe. Pour que les cours en ligne permettent d’assurer la réussite scolaire, on doit arrêter de diffuser aux étudiants des séries de diapositives et des vidéos de cours. On doit plutôt concevoir les cours en ligne avec soin, en tenant compte à la fois des limites et des possibilités de la technologie en ligne.

Un transfert de fonds publics dans les poches du privé

Les liens de plus en plus étroits entre les collèges et les sociétés d’édition soulèvent de sérieuses préoccupations à propos du respect des collèges en matière de liberté académique et des droits de la propriété intellectuelle du personnel scolaire. De nombreux observateurs se demandent en outre si l'apprentissage en ligne permet de véritablement faire des économies de coûts à long terme.

Il est vrai que les collèges tirent des revenus à court terme en vendant des matériels de cours, des vidéos de cours, des diapositives de cours à des sociétés d’édition. Il s’agit d’un vol pur et simple du travail du personnel scolaire. Ensuite, les éditeurs assemblent le contenu acheté pour fabriquer des « cours prêts à l’emploi » qu’ils revendent aux collèges et qui seront enseignés par des tuteurs moins qualifiés que le personnel scolaire.

Mais le coût élevé des cours en ligne soulève à présent de vives inquiétudes quant aux véritables économies de coûts de ce modèle d’enseignement. De récentes études montrent qu’une fois que l’on a pris en compte le coût véritable des cours, on constate que l’apprentissage en ligne est avant tout un moyen de transférer des ressources publiques affectées aux étudiants et au personnel scolaire pour les attribuer à la direction des collèges et à des entreprises privées, plutôt qu'un moyen de réduire significativement les coûts.